5. LA CORDE DANS LE COU

 Pour faire tenir un personnage debout on m'avait parlé à mes débuts de la technique du pendu:



une potence avec une corde permettant de travailler la pièce autour sans avoir le problème du poids de la terre qui plie sur elle même tant qu'elle est  meuble.  


Lorsqu'elle est suffisamment rigide on enlève la corde et on bouche le trou.

 
J'ai trouvé ça stupide et parfaitement incommode: le corps gigote autour de la corde qui se balance et on a aucune prise sur lui.
 
 




J'ai quand même persisté avec un certain énervement jusqu'à ce que la potence se brise et que ma bonne femme dégringole et se retrouve à terre les jambes pliées dans une posture de supplication semblant dire :

" non la corde par pitié non! " 


Alors je l'ai graciée et lui ai ôté la corde de la gorge, mais je l'ai laissée agenouillée dans cette position qu'elle avait prise d'elle même. 
Puis j'ai exploité les traces du passage de la corde dans sa poitrine et sur son visage un peu comme on entrouvre un corsage. C'est elle qui l'a cherché!
 
 
Par la suite j'ai inventé une autre technique: celle de l'empalement. Une bonne barre en fer plantée de part en part c'est beaucoup plus stable que la corde.


Une fois cette colonne vertébrale enlevée la fissure tend à apparaître par endroits, alors j'ai pris le parti de laisser ces failles ouvertes sans faire de suture: 

je donne simplement un mouvement à ces lambeaux de peau, un peu comme quand on porte dépoitraillé, un habit déstructuré, dans un style faussement négligé.

 


 

Ceux qui verraient derrière mes corps écorchés la présence de mon esprit tourmenté se trompent : 


ce n'est qu'une habitude gestuelle pour déjouer les contraintes de la terre qui ont suscité ce style, un pur hasard!

 

Après on peut toujours s'interroger sur ce qui révèle l'état d'esprit de l'artiste: est ce que ce sont les gestes qui servent l'intention ou bien  l'intention qui  dicte les gestes ?


6. LA LOI DU PLUS FORT


A la briquetterie où j'achète mes pains de terre, un jour j'ai chipé deux briques pour surélever les pieds de mon lit. Lorsque j'ai acheté un nouveau lit avec des pieds réglables, j'en ai conservé une et l'ai couverte d'un drap de terre. 



L'hiver à la ferme, ma mémé enveloppait d'un linge une brique passée au four pour me réchauffer dans le lit glacé. 

Et puis, ayant grandi désormais, j'ai eu une autre idée tout aussi périlleuse...

J'ai joué avec le feu et j'ai perdu comme d'habitude!



 

Alors comme double peine j'ai émaillé   tout ça et l'ai passé une seconde fois au four à raku...

...afin que l'enfumage révèle des zones plus sombres confondant la pliure des corps avec ceux des drapés.









Cette pièce est ma plus petite. 




Elle a la dimension d'une brique à une place, en 90, pour célibataire endurcie.

7. LE SOULAGEMENT




 
Cette pièce est un exercice, une volonté de supprimer  les contorsions qui me sont naturelles pour reposer l'œil d'aujourd'hui qui préfère le neutre, le stylisé, l'épuré. 


Pourquoi le soulagement ? Sans doute parce que moi-même, je m'épuise dans ces circonvolutions. 




Il arrive que même au travers de formes artistiques qu'on porte sur les épaules de notre ascendance, ce qui nous est propre puisse nous fatiguer. 

Alors parfois je fais quelques efforts pour me détacher de ce baroque espagnol qui teinte beaucoup de mes pièces.


                                                                 
J'ai cherché avec patience à me rapprocher du bronze dans la patine. 


J'ai complètement oublié avec quelles superpositions de produits j'y suis parvenue. Je néglige toujours de prendre des notes.



La pièce fait 28cms de hauteur. L'exercice a plu, elle a été vendue. 

8. LE REGARD MATERNEL

Selon la légende, Méduse aurait été une belle jeune fille trop fière de sa chevelure. Pour la punir, Athéna l'aurait transformée en gorgone. Ses cheveux deviennent des serpents et désormais son regard pétrifie tous ceux qu'elle croise. Aussi repoussante qu'elle fût Méduse n'en eut pas moins pour amant Poseidon.
  
C'est pourquoi lorsque Persée lui tranche la tête d'un seul coup de serpe, à sa grande surprise, Pégase le cheval ailé, jaillit de son corps décapité.

 

Pendant longtemps j'ai gardé  affichée au dessus de mon plan de travail, pour me surveiller, Méduse, la gorgone du Caravaggio. 

Appliquée comme une petite fille à donner de la vie à des corps inlassablement entravés sous ce regard pétrifiant au dessus de ma tête.



Est-ce parce qu'il est celui que j'ai croisé au sortir de l'oeuf, écrouée sous ses jambes, qu'il demeure somme toute celui dont j'ai toujours eu besoin, quand bien même je l'aurais préféré différent?  

Il m'aurait peut-être rendue différente de ce que je suis restée et j'aurais mis ailleurs une curieuse énergie consacrée à libérer des corps.

 


Cette pièce, d'une hauteur de 46 cms, a été pour moi techniquement difficile à réaliser. 

J'ai donné un centre de gravité à la gorgone volontairement instable: elle penche de tout son poids vers l'arrière: ce sont les genoux qui supportent  seuls ce déséquilibre comme quand on skie dans la poudreuse.

 
Plusieurs fois quand je me remettais au travail le lendemain je découvrais qu'ils s'étaient fissurés ou qu'ils avaient complètement cédé. 


La terre mère est si lourde. De face cela m'apparaît pas, mais c'est toujours comme ça chez ceux qui sont campés sur la force: ils ne vont pas forcément de l'avant.

 

Et moi en dessous je malaxe, je pose des étayages successifs jusqu'à ce que la terre soit suffisamment dure, le corps totalement rigidifié pour tenir en équilibre

9. LES GARDIENNES

A l'origine de cette pièce, curieusement, il y a une gousse. Trois têtes d'ail ? Quelle offense ! Non : j'avais le désir de représenter les courbes suggestives des gousses endormies sous leur peau, dont on imagine toutes sortes de promesses.


J'aurais aimé garder leur forme abstraite.


Et puis comme d'habitude cela s'est transformé en autre chose :
en bulbe peut-être, qui laisse pousser ses tiges tout en hauteur  pour chercher la lumière avant d'être mis en vase.

Alors la sculpture s'est étirée... étirée...
...
..
.

...en oiseau au long cou veillant sur son œuf, ou bien trois gardiennes en poste de vigie, ou encore  trois figures de proue en direction du sud, de l'Afrique, de l'Orient, pourvu qu'elles perdent le nord...


  

Les gousses, comme les boutons de fleurs, renferment bien des visions.
 

Comme la plupart de mes quelques pièces aux formes plus sereines et épurées, celle-ci a été vendue.
Sa hauteur est de 65 cms.





10 . LA PASSIONARIA





Je ne m'étais jamais affrontée à un visage. Comme je travaille toujours sans modèle, je l'ai laissé  surgir de je ne sais où. Aurait-il été différent si je l'avais modelé à un autre moment de ma vie et dans un autre lieu?


Je me trouvais chez les bourgeois dans un lieu somptueux du Lubéron qui n'était pas ma place pour tenter en vain d'échapper à quelque chose de difficile...


Je lui trouve en fin de compte des airs de Passionaria 
 de la Commune, épuisée, mais prête à continuer le combat inutile.

Certains trouvent qu'elle ressemble à la tête de Marie-Antoinette, c'est vrai que j'avais perdu un peu la tête là bas dans un luxe peu consolateur...


C'est une pièce que j'avais laissée telle quelle, sans la cuire, sur ma table de travail, m'accusant de ma perte de créativité qui n'a que trop duré..

Cinq années plus tard, janvier 2013, je l'ai cuite, patinée et vendue à un amateur de passionaria, militant généreux, ami... Avec le temps, les choses recouvrent leur sens, il m'y a aidée et j'en suis heureuse... 








11. LE LAC PERDU

Une des nombreuses maisons d'été prêtées par des amis est celle de Bellevue la Montagne. J'y ai fait une autre sculpture que celle-ci. A quelques kilomètres on trouve le lac de Malhaguet où j'allais chaque jour nager, un lieu isolé, paisible et enchanteur. C'était l'année de la canicule. 

Dans l'eau du lac j'ai trouvé ce bois flotté qui  m'a un peu encombrée pour rentrer à vélo.




Quelques années plus tard, je l'ai marié avec ce personnage,
tout de fibres, veines et noeuds.






Il ou elle se prélasse à ma place au soleil, sur la berge, rêvant pour moi aux eaux tranquilles du lac, qui désormais m'est devenu inaccessible.





















Cette pièce mesure 70 cms de longueur sur 30 de hauteur.
La patine est sans aucun doute un peu trop épaisse, rendant le corps trop plastifié à mon goût, il suffirait que je la reprenne, comme je l'ai fait bien souvent, mais la paresse ...